Features

Bollywood ne montre pas toujours les femmes telles qu’elles sont

08_nathalia_department_-_flickr_-_rgvzoomin

Article réalisé pour WMN Magazine, un magazine créé avec cinq camarades pour un projet universitaire. L’article est aussi disponible ici.

Des plateaux de tournage immenses, des costumes colorés, de la danse et des histoires d’amour. C’est ce qu’est l’industrie Bollywood pour beaucoup. Mais derrière ce qui semble être un monde si joyeux, Bollywood dresse le portrait de personnages féminins idéals qui ne sont pas toujours représentatifs des femmes dans la société “réelle”. Hollywood ne semble pas être mieux de ce point de vue avec ses nombreuses James Bond Girls ou sa sexy Angelina Jolie arborant les costumes de Lara Croft ou de Mrs Smith.

Bollywood, l’industrie du cinéma indien, est en réalité plus important que Hollywood en terme de nombre de films produits chaque année. Selon Forbes, 2,6 milliards de tickets ont été vendus pour les 1 602 films indiens sortis en 2012, contre 1,36 milliards de tickets pour les 476 films américains.

“Cette femme idéale, qu’elle soit une mère en pleurs, l’amante ou une princesse attendant d’être sauvée, fait partie intégrante de la mythologie et de la culture indienne”

Bien que Hollywood obtienne de meilleurs résultats au box office (en moyenne 11 milliards de dollars (9,7 milliards d’euros), par rapport aux 2 milliards de dollars (1,7 milliards d’euros) de Bollywood), l’influence des films indiens est de plus en plus importante car les ils sont maintenant projetés dans le monde entier. Certaines de leurs plus grandes stars comme Shah Rukh Khan ou Akshay Kumar étaient même respectivement les 10ème et 12ème acteurs les mieux payés du monde en 2016, derrière le numéro un Dwayne Johnson, alias The Rock.

Mais il existe une réalité bien plus sombre dans ce cinéma d’Asie du Sud : sa représentation des femmes. Pour Mike McCahill, un critique cinéma du Guardian, ce portrait des femmes dans l’ombre du héros masculin a toujours existé : “Cette femme idéale, qu’elle soit une mère en pleurs, l’amante ou une princesse attendant d’être sauvée, fait partie intégrante de la mythologie et de la culture indienne,“ dit-il.

Depuis les débuts de Bollywood dans les années 20, la plupart des femmes étaient représentées comme des amantes car leur but ultime était de trouver un homme, d’avoir des enfants, et de soutenir leurs maris. Les films avaient pour but de montrer cette femme traditionnelle, qui respectait des valeurs devenues parfois démodées comme le fait de porter des vêtements appropriés et d’éviter les cigarettes et l’alcool.

screen-shot-2017-02-23-at-3-45-22-pm
Shah Rukh Khan est le 10ème acteur le mieux payé au monde selon Forbes / Laura Lee Dooley – Flickr

Mais être uniquement des femmes et mères parfaites n’est pas la vie de chaque femme en Inde ou ailleurs. Cela est tout aussi valable à Lollywood, l’industrie du cinéma pakistanais, ou encore à Hollywood. Depuis les années 70, certaines actrices indiennes et pakistanaises ont décidé de s’exprimer et de jouer des rôles différents pendant la période du Nouveau Cinéma. À travers leurs rôles, elles montrent les difficultés auxquelles les femmes sont confrontées, l’exploitation sexuelle et la patriarchie dans leurs pays.

Le problème avec cette manière de représenter les femmes dans l’industrie Bollywood

Le London Asian Film Festival, qui a lieu en mars, tente de sensibiliser à ce problème en promouvant les réalisatrices féminines et les histoires qui affectent les femmes. La responsable du festival Jaanuja Sriskantha admet que le manque de représentation des femmes est “choquant” et qu’il est important que les réalisateurs “fassent des films centrés sur elles”.

En 2012, l’étudiante indienne en médecine Jyoti Singh, 23 ans, a été torturée et violée dans un bus de Delhi. Elle mourut deux semaines plus tard des suites de ses blessures. L’un de ses six agresseurs, Mukesh Singh, a alors clamé qu’elle ne serait pas décédée si elle n’avait pas résisté et si elle n’avait pas été dans ce bus de nuit en compagnie d’un ami du sexe opposé. En d’autres termes, elle a été violée car elle ne se comportait pas comme une “femme respectable”.

“L’un de ses six agresseurs, Mukesh Singh, a alors annoncé qu’elle ne serait pas décédée si elle n’avait pas résisté et si elle n’avait pas été dans ce bus de nuit en compagnie d’un ami du sexe opposé.”

L’incident déclencha des protestations des activistes qui se battent pour des punitions à la hauteur de ces actes. L’India’s Crime Records Bureau a annoncé les chiffres des cas de viols pour 2015 en août dernier, montrant que plus de 34,000 viols ont été rapportés cette année là, mais insinuant donc que le nombre total pourrait être plus élevé. Et dans certains films, cette représentation des femmes comme celles que le héros masculin désire est particulièrement présente.

Une enquête exclusive par WMN montre que 115 personnages féminins étaient uniquement les amantes poursuivies par le héros masculin, et étaient parfois abusées sexuellement, sur un total de 100 films Bollywood paru en 2016. Dans Ae Dil Hai Mushkil, le personnage principal Ayan ne parvient pas à choisir entre les deux femmes qu’il poursuit. Uniquement dans les bandes annonces de ces mêmes 100 films, les personnages féminins étaient sexualisés 137 fois, que ce soit en dansant sensuellement, en étant parfois à moitié nues, ou en ayant des relations sexuelles. Dans la bande annonce de Mastizaade, on peut voir pas moins de 11 scènes ou gestes explicites par l’ex actrice pornographique Sunny Leone.

16788096_10155076955692417_1164112023_n
Les femmes sont souvent absentes des affiches de cinéma indien, ou apparaissent juste comme la femme amoureuse ou en détresse / Christian Haugen – Flickr

“La situation a empiré par rapport à ce qui se passait avant,” explique Aubrey Shayler, la fondatrice de l’International Women’s Initiative, qui travaille à la protection des droits des femmes dans le monde. “On peut parler de ces problèmes dans les documentaires, mais peu de cinémas sont prêts à diffuser un documentaire, et les gens ne veulent pas vraiment voir au cinéma ce qu’ils voient déjà dans leur vie de tous les jours.”

La racine du problème

Mme Z. (anonyme pour sa sécurité) est une metteur en scène et actrice de théâtre pakistanaise qui travaille avec des étudiants. Elle utilise son art pour combattre les problèmes de société comme les “crimes d’honneur”, une pratique traditionnelle qui consiste à tuer un membre de la famille qui aurait “amené la honte” sur celle-ci par ses actions, et les victimes sont le plus souvent des femmes ou des filles. Mme Z. pense que le théâtre est plus en avance que le cinéma pour ce qui est de représenter des personnages féminins forts. “Je pense que les industries du cinéma ont peur de faire des expériences, peur que le film ne marche pas,” dit-elle, et donc qu’ils n’essaient pas de parler de ces sujets parfois tabousn.

Mais ses expériences dans sa vie de femme montrent que même les actrices ne vivent pas toujours dans un monde parfait. Dans sa caste (la classe héréditaire qui divise les différents statuts sociaux dans les sociétés d’Asie du Sud), les femmes doivent normalement porter le voile et ne doivent pas être vues par les hommes. Le théâtre est la dernière chose qu’elles sont censées pratiquer. “C’est très difficile pour les actrices d’être prises au sérieux,” ajoute-t-elle. Et cela semble encore plus compliqué quand elles tentent de “défier les institutions” et les opinions de la société. “On a dit que mes étudiants et moi étions effrontés parce que nous dansions dans la rue. Un jour je marchais et quelqu’un m’a dit que je devrais porter un voile. On n’est pas en sécurité, c’est une lutte constante,” dit-elle.

“On a dit que mes étudiants et moi étions effrontés parce que nous dansions dans la rue. Un jour je marchais et quelqu’un m’a dit que je devrais porter un voile. On n’est pas en sécurité, c’est une lutte constante”

Les films mettant en scène ces problèmes ne sont pas forcément des blockbusters. Mais de l’autre côté, les films les plus commerciaux semblent ignorer les tabous relatifs aux femmes présents dans la vie réelle comme la sexualisation ou le fait de rendre leurs relations amoureuses publiques. L’audience de Bollywood demande du sexe à l’écran, mais l’attaque dans la vie.

La situation est la même à Lollywood. “Les films pakistanais ont souvent peu de budget, donc ils ont besoin de ce que l’on appelle “masala” (“épices”),” dit Wajiha Raza Rizvi, une chercheuse dans le domaine des arts du spectacle pakistanais. “La sexualité a augmenté dans les films pakistanais depuis les années 70. Ils font cela parce qu’ils ont besoin d’audience.”

Les films les plus populaires et qui rapportent le plus d’argent sont souvent ceux qui montrent les personnages féminins comme sexys, riches et désirables. Dans la chanson Lovely, du film indien Happy New Year sorti en 2014, Deepika Padukone danse sensuellement dans son mini-top et sa jupe fine au milieu d’une foule d’hommes hurlant comme s’ils étaient dans une fosse de hard-rock.

Pour Aubrey Shayler, représenter les femmes de cette manière n’est pas forcément une bonne chose. “C’est en fait un problème universel,” dit-elle. “Tout est ramené à l’argent quand il s’agit de divertissement. Mais dans les films, les hommes voient les femmes d’une certaine manière, ils aiment cela, donc quand ils retournent chez eux ils cherchent ce genre de femmes, ou tiennent les femmes déjà présentes dans leurs vies pour responsables car elles ne sont pas comme celles des films.”

Dans les mondes de Bollywood, Lollywood ou Hollywood, la demande d’une perfection sexuelle fait que les actrices sont bien souvent aussi mannequins. Aubrey Shayler ajoute que certaines filles veulent s’identifier à ces actrices jouant un personnage parfait, et veulent même leur ressembler. Mais dans certains cas extrêmes elles veulent passer par la chirurgie esthétique pour y arriver. Pour Aubrey Shayler, cela peut être “destructeur physiquement et mentalement”.

La bataille pour le changement

Si la situation des femmes dans la société ne s’améliore pas vraiment, leur représentation dans les films Bollywood et Lollywood semble peu à peu changer positivement. Une autre partie de l’analyse de WMN montre qu’il y a maintenant un nombre croissant de personnages féminins “forts”, même si elles ne sont pas forcément les personnages principaux. Dans Sultan, Anushka Sharma joue une lutteuse et doit faire face à la perte de son bébé; dans Pink, un groupe d’amies doivent parler de leur agression sexuelle en public. Dans les 100 films analysés, les femmes étaient représentées comme “fortes” 31 fois, et comme “fortes” et personnage principal six fois.

“Les femmes semblent gagner du pouvoir dans ce système patriarcal traditionnel,” dit Mike McCahill. “Des stars comme Priyanka Chopra et Alia Bhatt étaient juste les amantes au début de leurs carrières, mais récemment elles ont commencé à chercher des scénarios qui je pense renforcent ce qu’elles sont en tant que personnes et représentent une image qu’elles veulent montrer au grand public.”

“Je n’ai pas voulu être actrice seulement pour la célébrité, mais aussi pour me servir de ce rôle pour amener un changement dans mon pays”

Il semble aussi y avoir un changement dans le public. Alors que les femmes sont de plus en plus nombreuses à étudier jusqu’à l’université, elles veulent voir une vraie représentation de ce qu’elles sont dans les films, pas seulement l’épouse traditionnelle qui s’accroche aux anciennes valeurs.

Pour Hifza Khan, une actrice pakistanaise de 19 ans qui a tout juste commencé sa carrière avec son premier rôle dans une série intitulée Khuda Aur Muhabbat, devenir actrice était plus que simplement jouer la comédie. “Ma mère est actrice depuis presque 30 ans,” dit-elle. “J’ai toujours voulu utiliser cet accès d’une manière différente. Je n’ai pas voulu être actrice seulement pour la célébrité, mais aussi pour me servir de ce rôle pour amener un changement dans mon pays.”

sonam_kapoor_and_fawad_khan_with_suresh_sharma
Fawad Khan (deuxième à gauche) fait campagne pour l’émancipation des femmes / Sureshsharmaptv63 – Wikimedia

Mais elle admet que les mentalités de la société influencent toujours l’industrie audiovisuelle. “Les gens ont cette idée que les femmes sont dépendantes des hommes,” ajoute-t-elle. “On avance doucement vers le concept d’émancipation des femmes et l’égalité des sexes dans les films et les séries, surtout grâce aux réseaux sociaux. Il n’y a toujours qu’une série sur 10 où l’on pourra voir des femmes “fortes”, mais nos opinions commencent à être entendues.”

Certains acteurs qui avaient pu bénéficier de ces attitudes parfois sexistes à Bollywood décident maintenant d’exprimer leur pensée réelle ou changent de discours. Shah Rukh Khan a fait l’éloge des actrices qui l’ont aidé tout au long de sa carrière en disant : “Tout ce que je suis aujourd’hui, c’est grâce à elles.”

D’autres, comme l’acteur pakistanais Fawad Khan qui a récemment débuté sa carrière dans des blockbusters à Bollywood, s’impliquent pour promouvoir l’émancipation des femmes. “Les femmes ne jouent pas seulement un rôle professionnel d’une façon magnifique mais je pense [qu’elles sont] les créatrices de tout ce qui arrive dans la vie des hommes,” a-t-il dit lors d’un événement. “Tout ce que les hommes arrivent à accomplir c’est grâce aux femmes et je pense que personne ne peut rivaliser avec [leur] force et leur courage.”

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s